En mars 2018, trois mois après mon arrivée à Bangkok, j'ai loué un Honda Click 125 dans une petite échoppe de Ramkhamhaeng. Le gars m'a tendu la clé, m'a dit "careful" avec un sourire, et c'est tout. Pas de contrat, pas de photo du scooter, pas de caution formalisée. J'ai calé deux fois avant de sortir du parking, et vingt minutes plus tard je roulais sur Ratchadaphisek à l'heure de pointe, coincé entre un bus qui ne freinait pas et un side-car chargé de brochettes de porc. J'ai failli mourir trois fois ce jour-là. C'était aussi le jour où j'ai compris que la conduite à Bangkok n'a strictement rien à voir avec ce qu'on connaît en France — et que personne ne vous explique vraiment les règles du jeu avant que vous montiez en selle.
Sept ans et zéro accident grave plus tard (je touche du bois, et le spirit house de mon immeuble), voici le guide que j'aurais aimé lire à l'époque.
Louer un scooter : les options et les pièges
Il y a essentiellement trois manières de louer un scooter à Bangkok :
Les loueurs touristiques (Khao San Road, Sukhumvit, Silom) : c'est le plus simple, le plus cher, et souvent le plus risqué juridiquement. On vous demande votre passeport en caution — ne le laissez jamais. Une photocopie suffit chez les loueurs sérieux. Comptez 250-350 bahts par jour pour un scooter automatique basique.
Les loueurs locaux (hors zones touristiques) : moins chers, souvent plus honnêtes, mais il faut parler un minimum de thaï ou y aller avec quelqu'un. J'ai mon gars à Lat Phrao qui me fait un Honda PCX 160 à 3 500 bahts par mois. Il fait un vrai contrat en thaï, prend une caution de 5 000 bahts en cash, et ses scooters sont entretenus.
La location longue durée / leasing : si vous restez plus de six mois, c'est l'option la plus logique. Des plateformes comme Fatboy Motorbikes ou Motoasia proposent des contrats mensuels avec assurance incluse. Plus cher au mois, mais la tranquillité d'esprit vaut le coup.
| Critère | Loueur touristique | Loueur local | Location longue durée |
|---|---|---|---|
| Prix / jour | 250-350 ฿ | 150-200 ฿ | 130-180 ฿ (ramené au jour) |
| Prix / mois | 6 000-9 000 ฿ | 3 000-5 000 ฿ | 4 000-5 500 ฿ |
| Contrat écrit | Parfois | Souvent (en thaï) | Oui (bilingue) |
| Assurance incluse | Rarement | Non | Oui (au minimum au tiers) |
| Passeport en caution | Souvent exigé | Rarement | Jamais |
| État du scooter | Variable | Correct à bon | Bon à neuf |
| Risque d'arnaque | Élevé | Faible | Très faible |
Règle d'or : Avant de partir avec le scooter, prenez des photos et une vidéo de chaque rayure, chaque bosse, chaque défaut. Envoyez-les par LINE au loueur avec la date. C'est votre seule protection contre les arnaques au « dommage » au retour. J'ai vu un touriste se faire facturer 8 000 bahts pour une rayure qui existait déjà.
Le permis : ce qu'il faut vraiment
Soyons clairs : légalement, vous avez besoin d'un permis international (catégorie A / moto) ou d'un permis thaïlandais. Le permis B français ne couvre pas les deux-roues, même un 125cc — contrairement à ce qu'on peut lire sur certains forums. Et votre permis français seul, sans traduction ni permis international, n'a aucune valeur légale ici.
Dans la pratique ? 90 % des expats que je connais ont roulé sans pendant leurs premiers mois. Ce n'est pas un conseil, c'est un constat. Mais voilà ce qui se passe quand ça tourne mal : en cas d'accident, votre assurance voyage ne couvre rien si vous n'avez pas le bon permis. J'ai un pote, Julien, qui a glissé sur une plaque d'égout à Ari en 2021. Fracture du poignet, 45 000 bahts de frais médicaux. Son assurance a refusé de rembourser. Quarante-cinq mille bahts de sa poche parce qu'il n'avait pas un papier qui coûte 30 euros à l'AAA en France.
Obtenir le permis thaïlandais est faisable en une journée au Department of Land Transport (DLT) de Chatuchak. Il faut : votre passeport, un certificat médical (n'importe quelle clinique, 100-200 bahts), votre permis français traduit par l'ambassade, et de la patience. Vous passez un test de perception des couleurs, un test de réflexes, et vous regardez une vidéo d'une heure. Pas d'examen de conduite pour les détenteurs d'un permis étranger.
Les zones à éviter (et celles où c'est gérable)
Bangkok n'est pas un bloc uniforme de chaos. Certaines zones sont praticables à scooter, d'autres sont du suicide assisté.
À éviter absolument en scooter :
- Ratchaprasong / Siam / Chidlom : l'intersection devant Central World est un piège mortel. Six voies, des bus, des taxis, des piétons partout, et aucune logique dans les changements de file.
- Sathorn à 8h et 18h : c'est un parking, pas une route. Vous allez poser le pied par terre 400 fois en 2 km.
- Les autoroutes surélevées (expressways) : interdites aux moins de 150cc de toute façon, mais certains y montent quand même. Ne faites pas ça.
- Yaowarat (Chinatown) le soir : ruelles étroites, stands de street food qui débordent sur la chaussée, touristes qui traversent sans regarder. C'est beau à pied, c'est l'enfer en scooter.
Zones plutôt praticables :
- Les sois résidentiels de Lat Phrao, Ramkhamhaeng, Bang Na : trafic modéré, routes larges, c'est là que le scooter prend tout son sens.
- Ari / Pradipat : quartier assez calme, rues bien organisées, beaucoup de deux-roues.
- Le long des klongs : certaines routes qui longent les canaux sont des raccourcis magiques, peu fréquentés.
Astuce de local : Google Maps est souvent en retard sur les sens uniques et les rues barrées à Bangkok. Utilisez-le pour l'itinéraire global, mais fiez-vous aux panneaux sur place. Et si vous voyez une file de motos tourner quelque part, suivez-les — ils connaissent les raccourcis mieux que n'importe quelle app.
La police : ce qu'elle contrôle vraiment
Il y a des checkpoints de police à Bangkok. Pas partout, pas tout le temps, mais ils existent. D'après mon expérience — et celle de tous les expats que je fréquente — voici ce qui se passe concrètement :
Les flics se postent à des intersections stratégiques, souvent en début de mois (les quotas, apparemment). Ils ciblent en priorité les scooters sans casque. C'est l'infraction la plus facile à repérer et la plus facile à verbaliser : 400 bahts d'amende. Vous payez sur place, on vous donne un reçu.
Ensuite, s'ils vous arrêtent, ils vont demander votre permis de conduire. Pas de permis = 1 000 bahts d'amende. Ils peuvent aussi vérifier la taxe annuelle (Phor Ror Bor 4) du véhicule et l'assurance obligatoire (Phor Ror Bor). Si le scooter est loué et que ces documents ne sont pas à jour, c'est vous qui payez, pas le loueur.
Ce qu'ils contrôlent rarement : la cylindrée, l'état du véhicule, votre itinéraire. Ce qui les intéresse, c'est le casque, le permis et les papiers du scooter. Point.
Est-ce qu'il y a de la corruption ? Je ne vais pas faire semblant. Il m'est arrivé deux fois en sept ans qu'un policier me « propose » de régler l'amende de manière informelle pour un montant inférieur. Je ne recommande ni ne condamne — je constate. Mais sachez que vous avez toujours le droit de demander un reçu officiel et de payer à la station de police.
Équipement et survie au quotidien
Le casque est obligatoire et c'est la seule chose qui vous sépare d'un traumatisme crânien. Le bol en plastique à 200 bahts que les loueurs fournissent ne protège de rien du tout. Investissez dans un casque correct : un INDEX ou un REAL en intégral ou jet se trouve à 800-1 500 bahts dans n'importe quel magasin d'accessoires moto. Ça vaut le coup.
Autres conseils concrets que j'applique tous les jours :
- Portez des chaussures fermées. Je sais, il fait 35 degrés. Mais j'ai vu ce qu'un pot d'échappement fait à une cheville en tongs. Pas joli.
- Roulez avec les phares allumés, même en plein jour. Ça augmente votre visibilité dans le chaos ambiant.
- Partez du principe que personne ne vous a vu. Ni le taxi, ni le pick-up, ni la mamie qui traverse. Conduisez défensivement, tout le temps.
- Évitez de rouler après minuit les vendredis et samedis soir. Les conducteurs ivres sont un vrai problème.
- Vérifiez les pneus. Les scooters de location ont souvent des pneus lisses. Sous la pluie — et il pleut beaucoup à Bangkok — c'est une patinoire.
L'assurance : le sujet que tout le monde ignore
Chaque véhicule en Thaïlande doit avoir une assurance obligatoire (Phor Ror Bor), mais elle couvre un maximum de 30 000 bahts en frais médicaux pour les tiers. Pour vous, ça couvre quasiment rien de sérieux.
Si vous roulez régulièrement, prenez une assurance volontaire (classe 1 ou classe 3) auprès d'un assureur thaïlandais — Viriyah, Bangkok Insurance, Dhipaya. Comptez 3 000 à 6 000 bahts par an selon le scooter et la couverture. Ça couvre vos frais médicaux, les dommages au véhicule, et votre responsabilité civile.
Et vérifiez que votre assurance santé internationale (si vous en avez une) couvre bien la conduite de deux-roues avec le bon permis. Beaucoup ont des exclusions spécifiques sur ce point. Lisez les petites lignes. Sérieusement.
Avant de prendre la route, vérifiez votre couverture. Je le répète parce que c'est ce que tout le monde zappe : rouler à Bangkok sans assurance adaptée aux deux-roues, c'est jouer votre compte en banque à la roulette. Avant même de louer, prenez cinq minutes pour comparer ce qui existe — assurance moto thaïlandaise et/ou extension de votre assurance santé pour la conduite de deux-roues. Moi, je m'y suis mis sérieusement après l'accident de Julien. Faites-le avant de monter en selle, pas après.
Vérifier mon assurance scooter →Ce que j'aurais voulu savoir
Quand j'ai enfourché ce Honda Click en 2018, j'aurais voulu qu'on me dise les choses clairement. Pas les conseils Instagram du type « loue un scoot c'est trop la liberté ». La vraie version :
Oui, le scooter est le meilleur moyen de se déplacer à Bangkok. Il transforme une ville paralysée par le trafic en terrain de jeu accessible. Mon trajet Lat Phrao–Asok, c'est 1h15 de taxi coincé dans le trafic aux heures de pointe, ou 25 minutes à scooter. Le calcul est vite fait.
Mais — et c'est un gros mais — c'est aussi le moyen le plus dangereux de circuler. La Thaïlande a l'un des taux de mortalité routière les plus élevés au monde, et les deux-roues paient le prix fort. Alors si vous vous lancez : un bon casque, le bon permis, une assurance qui vous couvre vraiment, et l'humilité de rouler comme si personne ne vous voyait. Faites ça, et le scooter deviendra ce qu'il a été pour moi — la meilleure façon de vivre Bangkok.