Le jour où j'ai compris que je n'étais pas invincible
Septembre 2019, Rama IV, 18h30, heure de pointe. Je remontais une file de voitures à l'arrêt entre Klong Toei et Lumphini. Un taxi a ouvert sa portière côté passager sans prévenir. J'ai freiné, la roue avant a glissé sur une plaque d'égout mouillée, et je me suis retrouvé couché au sol avec mon Honda Click 125 sur la jambe gauche. Rien de cassé, mais un genou en sang, un rétroviseur arraché, et surtout un bon rappel à l'ordre. Le chauffeur de taxi m'a regardé, a haussé les épaules, et a redémarré.
Je conduisais depuis deux ans à Bangkok à ce moment-là. J'étais devenu confiant. Trop confiant. C'est exactement le piège. Et c'est pour ça que j'écris cet article — pas pour vous donner une liste de « 10 tips pour conduire un scooter en Thaïlande », mais pour vous raconter ce que sept ans en selle m'ont vraiment appris.
Les chiffres qu'on préfère ignorer
La Thaïlande est régulièrement dans le top 10 mondial des pays avec le plus de morts sur la route, parfois même dans le top 3 selon les rapports de l'OMS. En 2023, on comptait environ 17 000 décès routiers dans le pays. La majorité impliquaient des deux-roues. Ce ne sont pas des statistiques abstraites — ce sont des gens que vous croisez chaque jour sur les mêmes routes que vous.
À Bangkok spécifiquement, la densité du trafic réduit les vitesses moyennes, ce qui limite un peu la gravité des accidents. Mais « un peu » est le mot clé. Les blessures restent fréquentes, et les hôpitaux du coin comme le Chula ou le BNH voient passer leur lot quotidien de farangs en short avec des genoux râpés.
Un détail que personne ne mentionne : Votre assurance santé internationale exclut probablement les accidents de scooter si vous n'avez pas de permis moto valide dans votre pays d'origine ET un permis thaïlandais. Vérifiez vos conditions générales avant de monter en selle — pas après. J'ai un pote qui s'est retrouvé avec 380 000 bahts de frais au Bumrungrad après un accident. Sa mutuelle n'a rien couvert.
Le mythe du « tout le monde le fait »
C'est l'argument que j'entends le plus souvent dans les groupes Facebook d'expats. « Les Thaïlandais conduisent sans permis depuis l'âge de 14 ans, ça se passe bien. » Non. Ça ne se passe pas bien pour tout le monde. Vous avez un biais de survivant massif. Ceux qui ont eu des accidents graves ne postent pas de photos de leur Scoopy devant un temple au coucher du soleil.
La réalité, c'est que les Thaïlandais qui conduisent au quotidien depuis l'adolescence ont développé une lecture instinctive du trafic que vous n'avez pas. Ils anticipent le pick-up qui va tourner sans clignotant. Ils savent que le chien couché devant le 7-Eleven va se lever pile au mauvais moment. Ils connaissent les plaques d'égout traîtresses de leur soi. Vous, non. Et moi non plus pendant mes deux premières années.
Ce qui est vraiment dangereux (et ce qui ne l'est pas tant que ça)
Après sept ans, j'ai une vision assez claire de ce qui pose réellement problème et de ce qui relève du fantasme de touriste angoissé. Voici mon bilan personnel :
| Danger perçu | Danger réel (mon avis) | Commentaire |
|---|---|---|
| Le trafic dense en centre-ville | Modéré | Vitesses basses, rarement au-dessus de 30 km/h. Les dégâts sont limités si vous portez un vrai casque. |
| Les grandes artères (Rama IV, Petchaburi, Ratchadaphisek) | Élevé | Vitesses plus hautes, bus et camions, changements de voie brutaux. C'est là que les accidents graves arrivent. |
| La conduite de nuit | Très élevé | Visibilité réduite, conducteurs alcoolisés (surtout le week-end), éclairage inégal. J'évite au maximum après 23h. |
| La pluie | Élevé | Le vrai problème n'est pas la pluie elle-même, c'est l'huile qui remonte sur l'asphalte dans les 10 premières minutes. Ensuite ça va mieux. |
| Les autres scooters | Élevé | Les motocyclistes de grab, les livreurs Food Panda et Lineman qui roulent en regardant leur téléphone — c'est ma menace numéro un au quotidien. |
| Les chiens errants | Modéré à élevé | Imprévisibles. J'en ai évité des dizaines. Un m'a mordu la cheville en 2021 à On Nut. Allez vous faire vacciner contre la rage. |
| La police | Faible | Des checkpoints réguliers, surtout à Asoke et Thong Lo. 500 bahts d'amende sans permis. Rarement plus que ça. |
Pourquoi j'ai quand même continué
Si c'est si dangereux, pourquoi je n'ai pas vendu mon scooter pour prendre le BTS comme tout le monde ? Parce que Bangkok en scooter et Bangkok en transport en commun, ce sont deux villes différentes.
En scooter, je fais Ekkamai–Silom en 20 minutes à contre-courant de la circulation. En taxi, c'est 50 minutes minimum, parfois plus d'une heure. Le BTS, c'est rapide mais ça ne va pas partout, et le dernier train est à minuit. En scooter, je connais des raccourcis dans des sois que Google Maps ne suggère même pas. J'ai découvert des quartiers entiers — Phra Khanong, Bang Na, les petites rues derrière Charoen Krung — simplement parce que je pouvais m'y perdre facilement et en ressortir tout aussi facilement.
Il y a aussi un aspect financier. Mon Honda Click m'a coûté 38 000 bahts d'occasion en 2018. L'entretien, c'est environ 2 000 bahts par an. L'essence, je mets 60 à 80 bahts par semaine. Comparé à 200 bahts de Grab par jour pour aller bosser et en revenir, le calcul est vite fait.
Et puis il y a un truc plus difficile à quantifier : la liberté. Après sept ans, Bangkok est ma ville. Je la connais intimement, physiquement, parce que je la traverse chaque jour à l'air libre. Pas derrière une vitre de taxi climatisée. C'est un choix, et c'est un privilège, mais c'est aussi un risque assumé.
Les règles que je me suis fixées (et que je ne négocie pas)
Je ne suis pas un casse-cou. J'ai 39 ans, un boulot en remote, une copine qui m'attend à la maison. J'ai pas envie de finir dans un lit d'hôpital pour avoir gagné trois minutes. Alors voici mes règles non négociables :
1. Casque intégral, toujours. Pas un demi-casque en plastique à 200 bahts du marché. Un vrai casque intégral. J'ai un INDEX Titan qui m'a coûté 1 500 bahts chez un revendeur sur Lazada. C'est pas un Shoei, mais ça protège ma mâchoire.
2. Pas d'alcool. Zéro. Même deux bières. Même « juste pour rentrer ». C'est Grab ou rien. Cette règle m'a probablement sauvé la vie plus d'une fois sans que je le sache.
3. Pas de conduite sous la pluie battante. Je m'arrête sous un pont ou devant un 7-Eleven. J'attends 15 minutes. En saison des pluies, les averses sont violentes mais courtes.
4. Permis en règle. J'ai passé mon permis thaïlandais au DLT de Chatuchak. Ça prend une journée, c'est pas compliqué, et ça change tout en cas d'accident — pour l'assurance et pour la police.
5. Je ne double jamais par la gauche sur les grands axes. C'est tentant. C'est aussi la manière la plus rapide de se retrouver sous un camion.
Passer le permis au DLT : Amenez votre passeport, un certificat médical (n'importe quelle clinique, 100 bahts), votre permis français + traduction assermentée (à l'ambassade ou chez un traducteur agréé). Vous passerez un test de perception des couleurs, un test de réflexes, et un QCM de 50 questions (disponible en anglais). Comptez une demi-journée au bureau de Chatuchak ou Bangkapi. Le permis coûte 205 bahts et dure deux ans la première fois, cinq ans au renouvellement.
Ce que j'aurais voulu savoir
Si je pouvais remonter le temps et parler au Marc de 2017 qui venait d'arriver à Bangkok avec ses valises et zéro expérience du trafic asiatique, je lui dirais ceci :
Ne commence pas en scooter tout de suite. Prends le BTS, le MRT, les bateaux, les Grab pendant au moins deux ou trois mois. Observe le trafic. Comprends la logique — parce qu'il y en a une, même si elle semble chaotique. Les Thaïlandais ne conduisent pas « n'importe comment ». Ils suivent un code non écrit basé sur la taille du véhicule, la fluidité, et l'évitement du conflit. Quand tu commenceras à anticiper les mouvements des autres sans y réfléchir, tu seras prêt.
Ensuite, commence par les petits sois de ton quartier. Pas Sukhumvit. Pas Rama IV. Les petites rues calmes où tu peux te tromper sans conséquence. Monte en difficulté progressivement. Au bout de six mois, tu auras développé un sixième sens — ou tu auras décidé que ce n'est pas pour toi, et c'est une décision parfaitement respectable.
Et surtout, ne laisse jamais personne te dire que « c'est pas dangereux » ou que « t'as juste à faire gaffe ». C'est dangereux. Tu peux faire gaffe et quand même y passer. L'objectif, c'est de réduire les risques autant que possible, pas de les éliminer. Si tu acceptes ça, et que tu mets en place tes propres règles, alors le scooter à Bangkok peut devenir un des grands plaisirs de la vie d'expat. Mais les yeux ouverts. Toujours les yeux ouverts.
Sept ans, un accident mineur, deux frayeurs sérieuses, zéro regret. Mais je touche du bois chaque matin en tournant la clé.